Représentations religieuses des jeunes au Maroc et transformations sociales

Pr.Elmostafa Haddiya

Psychosociologue-FLSH-Rabat

On parle beaucoup de la jeunesse, des jeunes, des “problèmes ” de l’adolescence, etc.., ces discours ne manquent pas d’intérêt, mais sont souvent stéréotypés quelque peu idéologiques. Autant de représentations sont associées à la jeunesse suivant les spécificités sociétales, historiques et culturelles, notamment les catégories d’impatience, de frivolité, de non-conformisme, de révolte, de changement, de nouveauté, de force, de progrès, etc.. ; des représentations construites socialement dans la lutte entre les jeunes et les vieux et qui montraient -selon P. Bourdieu -que ” les vieux proposaient à la jeunesse une idéologie de la virilité ( de la virtu), de la violence, ce qui était une façon de réserver la sagesse, c’est à dire le pouvoir ” (question de sociologie).(1)

De telles représentations associées aux jeunes ont été bouleversées par les sciences de l’homme au 20eme siècle. La psychologie et la sociologie, en particulier, ont introduit une révolution dans notre vision de la jeunesse. Avec ces deux sciences, la jeunesse n’est plus pensée comme une catégorie figée, mais comme un processus. Elle n’est plus perçue comme une période de transition entre l’enfance et l’âge adulte un moratoire psychosocial. Il s’agit plutôt d’une phase de formation, d’orientation et de prise de décision essentielle pour le déroulement ultérieur de la vie “un âge de la vie” à part entière.

Pour certains chercheurs “Jeunesse moderne” ne signifie pas seulement “jeunesse en formation” mais désigne aussi un degré d’indépendance et d’autonomie qui n’existait pas autrefois qui se traduit par le développement de formes de vie propres d’une culture centrée sur la jeunesse. L’indépendance, la conscience de soi et l’affirmation de soi sont des valeurs qui ont de l’importance. La jeunesse témoigne aujourd’hui d’une relative indépendance socioculturelle plus forte que jamais.

Dans ce sens la question qui se pose est de connaître les caractéristiques des représentations construites par les jeunes à propos des valeurs religieuses au cours de leur processus de socialisation familiale, scolaire et sociétale, dans une situation d’acculturation spécifique et mondialisée.

De nos travaux de recherche sur les jeunes, et du traitement des données collectées par entretiens semi-directifs et des questionnaires, nous avons pu répondre à la question suivante posée aux jeunes : ” quelles sont d’après vous les valeurs en Islam ?”.

La réponse à cette question requiert au préalable les représentations des jeunes vis-à-vis de leur contexte sociétal actuel. Représentations dont l’impact serait important dans la clarification des opinions et des attitudes des jeunes vis-à-vis des valeurs religieuses.

Etre jeune dans la société d’aujourd’hui

« La vie dans la société ressemble à une fleur en automne. L’automne qui a duré longtemps dans notre société ne veut pas s’en aller. Comment pourrait être cette vie si tout le “monde” est égoïste et ne cherche que son profit? La vie n’aura pas de goût si elle ne change pas” (déclare un jeune lycéen).

“Vivre” aujourd’hui est une chose très difficile. Ceci est dû à des problèmes d’ordre économique, social et même religieux. Dans cette société, la priorité est au plus “fort”, sans considération ni de la religion, ni de la dignité de l’individu.

« la société marocaine d’aujourd’hui est devenue pénible et déplorable, car la famille marocaine ne tient plus aux mœurs et à l’identité de la société. Le père, lui, n’a plus d’autorité d’antan étant donné qu’on trouve – parfois- le père à la maison et les enfants à la rue. Ce fait accroît la délinquance, le chômage et les crimes et favorise les difficultés de la vie” (déclare une jeune fille).

Etant ainsi bien les témoins sincères des difficultés qu’affrontent leurs familles dans la vie de tous les jours et du clivage existant entre le code moral acquis et celui réglant les comportements des individus en société, les jeunes se sentent d’autant plus désorientés qu’ils mettent en doute même le système des normes et des valeurs morales véhiculées par le biais des agents socialisants, la famille et l’école entre autres.

Il s’agit pour eux d’une nouvelle société caractérisée par la domination et l’exploitation du “pauvre” par le “riche”, par la quête du profit, l’apparition du clientélisme et l’inégalité profonde et injuste entre les diverses catégories sociales.

Ceci dit, ne s’agit-t-il pas sur le plan axiologique et normatif d’une crise qui, tout en reflétant la “perte” et le désarroi de certains parents, se manifeste dans l’indétermination des statuts et des rôles réservés à la jeune génération? Ne s’agit-il pas en fait dans une perspective psychosociale d’un problème de communication entre les agents socialisants et les jeunes? Assurément, il est question d’un profond problème entre les jeunes et les acteurs sociaux,.

Les jeunes et les représentations des valeurs religieuses :

Répondre à la question posée ci-dessus : quelles sont d’après vous les valeurs en Islam ?, exige pour plus de clarification ce qu’on entend par valeurs religieuses au cours de cet exposé. Les valeurs auxquelles on se réfère sont liées à la vie quotidienne, aux comportements interindividuels, intergroupes et qui selon les agents socialisants (parents, les enseignants et les différents acteurs sociaux) relèvent du domaine de la religion.

1 – la dimension religieuse (التدين) comme valeur fondamentale: donne sens à la vie du croyant, et l’incite à s’élever moralement et spirituellement à travers un code de bienséance dans les rapports humains lié à la pratique religieuse).

2 – l’éthique, valeur fondamentale qui constitue l’un des fondements du système éducatif et qui implique valeurs tels que le respect d’autrui, la compassion, la bonté, la miséricorde, le pardon.

3 – valeur fondamentale : la recherche de la connaissance et du savoir. La religion musulmane(le coran et la sunna) soutient et encourage le fait de chercher et d’apprendre par le biais de la réflexion et l’observation

4 – le noyau familial : autre valeur fondamentale. Un verset Coranique exprime avec force, la gratitude envers les parents, il est dit en effet ceci : “incline, vers eux, avec bonté, l’aile de la tendresse, Sois miséricordieux envers eux, comme ils l’ont été envers toi, lorsqu’ils t’ont élevé, enfant. “.

5-Valeurs fondamentales, telles que l’hospitalité, la générosité et la solidarité. Le coran, la sunna et les savants musulmans incitent à la pratique de ces valeurs d’une manière claire.

Le concept de religion renvoie à des phénomènes sociaux complexes. Les rites (prière, sacrifice, jeûne), les croyances et les représentations, sont au centre des études sur la religion. Ce n’est pas de notre tâche l’étude de tels phénomènes, mais nous nous sommes interrogés sur la conception, la représentation des jeunes sur les valeurs religieuses à travers leurs relations sociales, voire leurs interactions interindividuelles et intergroupes dans un champ socioculturel en changement. Pour la plupart des jeunes interviewés, de telles valeurs religieuses relevant de l’Islam appartiennent à l’irréel, à une réalité autre que celle de tous les jours, il s’agit d’un certain clivage dans les représentations des jeunes entre le vécu et le théorique (l’idéal), c’est-à-dire entre les normes et les valeurs religieuses acquises dans les institutions socialisantes (la famille, l’école, etc..) et les comportements dans la vie pratique. Il s’agit de valeurs « utopiques » qui n’ont pas de relation avec les valeurs en cours dans la vie quotidienne. Il ressort du contenu de leurs discours une grande surprise et un profond étonnement quand à la morale adoptée par les membres de la société dans tous les secteurs de la vie en société.

A vrai dire, étant les premiers lieux déterminants dans le processus de socialisation, la famille et l’école présentent à l’enfant devenu jeune, une société où règnent les valeurs religieuses: la justice, la liberté, la solidarité, la générosité, les rapports de bienséances, l’idéal, l’absolu, bref, une société ne ressemblant que très peu à celle de la civilisation moderne, actuelle, dont le cadre morale est ouvert, flexible, voire imprévisible, basé sur l’efficacité, l’action et la recherche du profit tout en tenant compte de la loi et dans une certaine mesure le respect des droits de l’homme.

Aussi, étant en difficulté pour se forger un système de représentations plus ou moins cohérent, les jeunes se sentent “perdus” et se laissent guider par l’improviste et l’immédiat. Ceci montre à quel point les jeunes sont exposés par leurs fragilité intellectuelle et cognitive à la dépression, à la suspicion, au doute, qui alimentent et incitent les jeunes à développer une orientation religieuse extrémiste, loin des principes de la modération et de la tolérance sur lesquelles est fondé l’Islam.

Il serait intéressant de mobiliser les compétences sur les plans éducatif, social, culturel, juridique, a fin de favoriser l’émergence d’une personnalité jeune épanouie, cohérente dans ses représentations axiologiques, dans le cadre d’un projet sociétal cohérent et efficace.

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